Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à "Al Ahram" le 9, "Al Jezira", RMC Moyen-Orient, "Al Moussawar" et TV5 le 13 novembre 1999, sur la relance du processus de paix au Proche Orient, les relations de la France avec l'Egypte, l'Algérie et l'Iran et la position française sur l'embargo contre l'Irak. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à "Al Ahram" le 9, "Al Jezira", RMC Moyen-Orient, "Al Moussawar" et TV5 le 13 novembre 1999, sur la relance du processus de paix au Proche Orient, les relations de la France avec l'Egypte, l'Algérie et l'Iran et la position française sur l'embargo contre l'Irak.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Voyage de M. Hubert Védrine en Syrie, au Liban et en Egypte du 11 au 13 novembre 1999

ti : ENTRETIEN AVEC LE QUOTIDIEN EGYPTIEN "AL AHRAM" à Paris le 9 novembre 1999

Q - Après le blocage du processus de paix lors des années Netanyahou, le gouvernement Barak s'attarde à prendre les mesures nécessaires à l'application des Accords d'Oslo, notamment en ce qui concerne les colonies de peuplement et la libération des prisonniers politiques.
Que font, peuvent faire la France et l'Europe pour éviter un nouveau blocage du processus de paix ?

R - Nous considérons que, malgré les retards qu'elle a pu connaître, l'application du mémorandum de Charm el-Cheikh est, jusqu'à présent, satisfaisante. Vous parlez des prisonniers. Il y a eu effectivement des difficultés mais elles ont été résolues. Les libérations prévues par le mémorandum de Charm el-Cheikh ont eu lieu. Il est vrai que les colonies constituent un point de désaccord très sensible. Vous connaissez notre position. Ce qu'on appelle diplomatiquement les mesures unilatérales doit être évité.

Nous sommes en face d'une occasion peut-être unique pour la paix. Toutes les parties en ont conscience. Il ne faut pas la laisser passer.

Nous avons entamé, ces dernières semaines, une série de consultations diplomatiques avec tous les responsables de la région : Egyptiens, Israéliens, Palestiniens, Syriens et Libanais. Nous avons de bonnes relations avec tout le monde, nous pouvons échanger nos analyses et nos idées avec des partenaires qui ne se parlent pas toujours. Nous agissons en concertation permanente avec nos partenaires de l'Union européenne, avec l'envoyé spécial Miguel Moratinos, et avec les Etats-Unis.

La France se tient également prête à agir si le processus devait à nouveau se bloquer. La diplomatie américaine est sans doute indispensable dans ce processus. Mais la France peut aider à faire avancer les choses. Cela dit, il ne s'agit pas pour nous de jouer un rôle à tout prix. Ce qui est important c'est d'être utile, d'apporter une valeur ajoutée. Nous sommes inquiets de voir que la négociation n'a toujours pas repris entre Israël et la Syrie et entre Israël et le Liban. Je vais en Syrie et au Liban cette semaine. Je ferai ensuite le point avec Amr Moussa.

Q - Le Moyen-Orient connaît depuis quelques années d'importantes évolutions qui n'ont pas fini de redéfinir certaines des données principales de cette région.

Pourriez-vous nous dire quelle est la place de l'Egypte dans la vision stratégique de la France à l'égard de l'évolution de la situation dans la région et notamment le sud de la Méditerranée ?

R - La France, est liée aux pays de la rive sud de la Méditerranée par d'étroites relations politiques, économiques, culturelles et humaines. Elle oeuvre, avec le concours de ses partenaires européens, à transformer progressivement la zone méditerranéenne en un espace de paix et de sécurité commune, une zone de prospérité partagée, un lieu de véritable dialogue des cultures. Cette action s'inscrit avant tout dans le cadre du processus euro-méditerranéen défini en 1995 à Barcelone.

Dans ce contexte, l'Egypte compte depuis longtemps au nombre des partenaires privilégiés de la France et occupe une place tout à fait particulière. Les deux pays sont de taille comparable et constituent l'un pour l'autre des relais influents au sein des ensembles plus larges que sont l'Europe et le monde arabe. Nous avons su construire une relation riche et équilibrée qui repose tant sur la qualité de notre relation politique, que sur nos échanges culturels ou sur l'importance de la relation économique. L'Egypte a une grande influence et joue depuis longtemps un rôle très positif pour la paix et la stabilité régionale.

Les relations politiques entre nos deux pays sont en effet exemplaires. Nous constatons le plus souvent une très forte proximité de vues sur les principaux sujets de politique extérieure et les grandes questions régionales. Nous nous parlons beaucoup. Les relations entre nos chefs d'Etat ont toujours eu un caractère personnel fortement marqué. Comme vous le savez, le président de la République a reçu à déjeuner son ami, le président Hosni Moubarak, vendredi dernier. Je m'entretiens moi-même souvent avec mon ami Amr Moussa. Cette confiance facilite les échanges.

Christian Sautter, ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie et François Huwart, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, se réjouissent de la désignation par M. Mike Moore, directeur général de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC), de M. Paul-Henri Ravier, directeur adjoint des Relations économiques extérieures au ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, comme directeur général adjoint de l'OMC.

Le choix du candidat français pour être l'un des quatre directeurs généraux adjoints de l'OMC renforce le rôle actif que la France entend jouer au sein de cette organisation, dont la vocation essentielle est de contribuer à une meilleure régulation des échanges commerciaux internationaux.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 novembre 1999)

ENTRETIEN AVEC LA TELEVISION EGYPTIENNE "AL JEZIRA" au Caire le 13 novembre 1999

Q - Certains ont été étonnés par l'insistance de la France à demander à la Syrie de renoncer à reprendre les négociations au point où elles s'étaient arrêtées alors que cette condition syrienne est tout à fait conforme aux résolutions du Conseil de sécurité, c'est à dire le retour aux frontières de 1967 et que la France a toujours appuyé cette position ?
R - D'abord la Syrie ne met pas en avant les résolutions à ce sujet. Elle met en avant une promesse de M. Rabin. Nous ne sommes pas en mesure de vérifier si M. Rabin avait fait cette promesse. Nous constatons que les Syriens ont une interprétation de ce qu'avait dit M. Rabin et que M. Barak a une autre interprétation. Nous n'avons jamais demandé à la Syrie de renoncer à ses demandes ni à ses principes. Nous ne le demandons pas non plus à M. Barak. Nous disons simplement que si c'est dans l'intérêt de la Syrie de régler la question du Golan et si c'est aussi dans l'intérêt d'Israël, ce que comprenons c'est qu'ils ne devraient pas laisser cette question du préalable se transformer en un blocage. Que d'une façon ou d'une autre ils devraient trouver la solution pour engager la vraie négociation sur le fond et à ce moment là nous ferons tout pour les aider à la faire aboutir.

Q - On a pu être étonné aussi que la France n'a pas dénoncé franchement les violations du gouvernement israélien qui peuvent entraver le processus de paix notamment la négation de ce que la résolution 242 s'applique au volet palestinien ou l'élargissement des implantations dans l'ère Barak ou le retardement indéfini du volet palestinien.

R - La position de la France est claire et n'a pas changé. La France cherche à être utile pour que le processus de paix débouche. Quand M. Netanyahou était Premier ministre, il n'y avait aucune perspective, aucune possibilité de relance des négociations et un désespoir grandissant dans la région. M. Barak a été élu à la place de M. Netanyahou parce que l'opinion israélienne aspire à la paix. Naturellement, la conception que se font les Israéliens de la paix n'est pas encore la même que celle qu'ont les Palestiniens ou les Syriens ou les Libanais. Cela nous le savons, ce n'est pas une découverte, si c'était autrement cela voudrait dire qu'il n'y aurait pas de conflit. Or il y a un conflit qui n'est pas encore résolu. C'est tout de même un progrès de voir que les négociations ont repris entre Israéliens et Palestiniens et nous espérons vraiment qu'elles vont reprendre entre Israéliens et Syriens malgré les blocages. Ce qui doit nous occuper en ce moment, naturellement sur la base des principes qui fondent la légalité internationale, c'est de savoir comment progresser concrètement, comment aller vraiment vers la paix pas seulement dans les paroles mais également dans les actes et cette exigence place les uns et les autres devant leur responsabilité historique et nous sommes là pour faciliter le chemin.

Q - Etant donné l'influence historique que vous avez au Liban si vous constatiez un progrès rapide sur le volet syrien, est-ce que vous aideriez à la mise en oeuvre de l'idée israélienne d'un retrait unilatéral du Sud-Liban et est-ce que les Etats Unis vous laisseraient jouer un rôle dans un processus qu'ils veulent dominer complètement ?

R - Nous pensons qu'on ne peut pas bien régler la question du Sud-Liban si ce n'est pas dans le cadre d'un accord plus global. Il faut un accord israélo-libanais sur le Sud-Liban, accord qui ne doit pas être fait d'ailleurs au détriment des Palestiniens, de même qu'il ne faut pas d'accord israélo-palestinien au détriment du Liban. De toutes les façons, pour que cette affaire soit bien réglée il faut une négociation et un accord israélo-syrien. Ce sont deux volets différents mais qui doivent être traités dans un esprit d'ensemble et complémentaire entre eux.

Q - Et avec les Américains ?

R - Nous travaillons en complémentarité avec les Etats-Unis. Personne ne peut contester à la France d'avoir un rôle au Proche-Orient. Ses relations avec les uns et les autres sont trop anciennes, trop fortes et trop souhaitées de part et d'autre pour que qui que ce soit puisse écarter cette donnée de la vie diplomatique et politique. En plus, en pratique nous avons des relations étroites avec les Etats-Unis dans la recherche de la paix au Proche-Orient. Chacun a son style, il n'y a pas de compétition mais une complémentarité./.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 novembre 1999)
ENTRETIEN AVEC "RMC MOYEN ORIENT" au Caire le 13 novembre 1999

Q - Monsieur le ministre, Le Caire est la dernière étape de votre visite proche-orientale. Après toutes ces rencontres sur presque quarante jours si on prend en considération l'étape Israël-Territoires palestiniens, quelle est votre appréciation sur la situation actuelle au Proche-Orient ?
R - Vous savez l'intérêt de la France pour le Proche-Orient est constant et le travail de rencontres et d'analyses est continu, qu'il ait lieu à Paris, comme on a vu récemment avec les entretiens du président et du Premier ministre avec de nombreux visiteurs de la région ou à New York, à Bruxelles ou au Proche-Orient comme ces jours-ci. Cette fois-ci, je me suis concentré sur les volets israélo-syrien, israélo-libanais. J'ai malheureusement constaté qu'en ce qui concerne la relation israélo-syrienne, les conditions qui permettraient de reprendre la négociation sur le Golan ne sont pas encore réunies. Quand je dis "pas encore", c'est parce que je pense qu'elles finiront par l'être. Je crois que ce préalable sera surmonté, mais aujourd'hui c'est encore un obstacle : ils ne sont pas d'accord sur ce qu'aurait promis ou envisagé M. Rabin et cette affaire n'a pas pu être surmontée ni contournée ; mais comme je crois aussi que c'est dans l'intérêt de la Syrie de récupérer le Golan et que c'est dans l'intérêt d'Israël d'arriver à un vrai règlement avec la Syrie, et qu'en même temps cela permettrait de continuer dans de bonnes conditions stables la question du retrait de l'armée israélienne du sud du Liban, il y a aussi un vrai intérêt à aboutir. Cependant, aujourd'hui il y a une sorte de situation où chacun, en quelque sorte, attend l'autre. Naturellement nous, la France, à tous les niveaux, nous les encourageons à surmonter ce préalable, de façon à ce qu'il ne devienne pas un blocage qui ne profiterait à personne. Jusqu'ici les efforts de persuasion des uns et des autres, notamment des Européens et des Américains n'ont pas abouti. Mais nous allons continuer. Cela veut dire tout simplement que ceux qui cherchent la paix ne doivent pas du tout cesser leurs efforts mais au contraire continuer.

Q - On a l'impression qu'il y a une sorte de jeu de poker ou de bras de fer entre Syriens et Israéliens au sud du Liban, est ce que vous croyez que la situation au sud du Liban et un retrait israélien unilatéral s'il ne se passe pas dans le cadre d'un accord global, peut vraiment bloquer le processus de paix?

R - Dans l'hypothèse d'un retrait unilatéral de l'armée israélienne du sud du Liban, on peut tout à fait arriver à une situation au moins aussi instable qu'aujourd'hui. C'est pour cela que nous disons depuis longtemps qu'il faut que ce retrait s'inscrive dans le cadre d'un accord entre Israël et le Liban, cela suppose un accord sur un ensemble de points, mais il faut aussi que cet accord prenne en compte le sort des Palestiniens, ils sont aujourd'hui au Liban et dans le sens inverse s'il ne peut pas y avoir un accord israélo-palestinien au détriment du Liban, donc tout est lié. On voit bien que dans cette affaire compliquée, dans cette marqueterie, dans ce puzzle qu'est la situation au Proche-Orient, il faut une vraie vision d'ensemble, il faut un travail diplomatique et politique qui prenne en compte tous les aspects. Les mesures unilatérales pourraient donner l'impression de régler tel ou tel problème particulier à court terme, mais cela serait certainement une illusion et la situation d'ensemble ne serait pas améliorée. Il faut donc relancer les différents volets, les faire avancer et essayer d'aboutir à un ensemble d'accords coordonnés qui donneront naissance au Proche-Orient en paix, c'est cela l'enjeu d'aujourd'hui.

Q - Quand vous parlez de l'ensemble des accords qui doivent être coordonnés, on a l'impression que vous revenez au début du processus de paix et au début de Madrid, comme quoi tous les volets sont liés.

R - Non, la méthode n'est pas la même. Si on veut tout lier en même temps, rien ne va se passer. Par exemple, personne ne dit aujourd'hui que les Israéliens et les Palestiniens ne doivent pas commencer à négocier tant que les choses ne sont pas débloquées entre les Israéliens et les Syriens, personne ne dit cela, parce que cela voudrait dire qu'on s'alignerait sur le problème le plus compliqué. Il n'y aurait donc aucun progrès. Ce que je dis c'est que les solutions qui seront trouvées sur le plan israélo-palestinien, israélo-syrien, israélo-libanais doivent s'emboîter harmonieusement, qu'elles soient compatibles, logiques, cohérentes, qu'il n'y ait pas d'impasse sur des problèmes du tels que celui des Palestiniens au Liban qui seraient une bombe à retardement, c'est cela qui donne la cohérence de l'ensemble. Je ne dis pas qu'il faut subordonner tout progrès à un progrès sur l'ensemble des dossiers, sinon on avance pas./.

(source http://www.diplomatie.gouvr.fr, le 16 novembre 1999)
ENTRETIEN AVEC L'HEBDOMADAIRE EGYPTIEN "AL MOUSSAWAR" au Caire le 13 novembre 1999

Q - Quel est votre commentaire sur les surprenantes déclarations de M. Barak sur la résolution 242 dont il considère qu'elle ne s'appliquerait qu'aux Etats souverains (Syrie-Liban) et aux Territoires palestiniens occupés seulement de façon limitée ?
R - Je pense que nous sommes dans une phase de démarrage de négociations et que dans cette phase, ce qui compte vraiment c'est ce que les uns et les autres vont faire et dire dans la négociation. Nous n'en sommes plus uniquement maintenant au rappel de position de principe. En ce qui concerne la France, il n'y a pas de problème : nous avons toujours estimé que la solution devait être recherchée à partir de la légalité internationale qui s'incarne dans les différentes résolutions -elles sont nombreuses -sur les différents aspects du sujet. Maintenant il y a une négociation israélo-palestinienne qui commence avec des déclarations israéliennes et palestiniennes qui sont évidemment très éloignées les unes des autres. Nous savons bien qu'avec cette négociation, ils entrent dans la partie la plus difficile du sujet.

Q - Est-ce que vous avez des propositions directes et décidées que vous avez présentées au président Assad ou à Bachir el-Assadquand il était chez vous en France ?

R - Non, il ne faut pas confondre les rôles, la France n'est pas un pays du Proche-Orient, la France n'est pas un protagoniste du conflit. Nous ne sommes pas un négociateur, on ne peut pas négocier à la place des autres. On ne peut pas parler ou négocier à la place des Israéliens et des Palestiniens ou à la place des Israéliens et des Syriens, mais nous sommes un pays qui a des racines dans la région depuis très longtemps, nous connaissons très bien les différents protagonistes, nous avons un dialogue politique intense avec tout le monde, donc nous pouvons essayer de faciliter les choses, nous pouvons essayer d'être utiles. Nous ne pouvons pas arriver chez les uns ou chez les autres avec des plans, c'est artificiel, c'est une démarche qui ne marcherait pas.


Q - Mais, est-ce que M. Barak, quand il était en France n'a pas demandé à parler de l'aide ou de la participation de la France a un règlement du problème du retrait du Sud-Liban ?

R - Non, il y a plusieurs choses. M. Barak, puisque la question porte sur lui, est intéressé par le dialogue avec la France, parce que comme nous sommes en contact avec tout le monde tout le temps, nous avons beaucoup d'informations et nous avons une analyse de la situation qui est utile pour M. Barak.

M. Barak nous parle et nous lui disons "voilà ce que nous pensons, voilà ce que pensent les uns et les autres, à notre avis là vous êtes dans la bonne direction, en revanche sur un autre point, vous ne pourrez pas progresser parce que les points de vue sont trop différents". Nous parlons de la même façon avec les autres, nous cherchons à aider mais on ne se met pas à la place des autres. Encore une fois, la responsabilité de la négociation, la responsabilité de la conclusion des accords cela, c'est vraiment les protagonistes mêmes, par contre la France doit certainement faire quelque chose d'utile dans le cadre des accords après, pour l'application des accords. Mais on n'en est pas là. Il ne faut pas se tromper sur notre rôle. C'est un rôle très important. Nous sommes le pays européen le plus engagé, le plus intéressé par le proche-Orient, le pays qui a le plus de liens historiques avec les uns et avec les autres, mais on ne peut pas faire le travail à la place des parties.

Q - Comment la France évalue-t-elle l'arrivée au pouvoir de M. Bouteflika? Y-a-t-il de véritables prémisses d'un règlement de la crise intérieure en Algérie?

R - Nous avons en France réagi de façon positive à l'arrivée au pouvoir de M. Bouteflika. Nous avons déclaré et aussi bien le président de la République que le gouvernement que nous étions tout à fait disponibles pour une relance des relations franco-algériennes, ce qui comporte les deux volets : régler les problèmes issus des drames des dernières années ; ce sont des problèmes qui se sont accumulés à l'origine essentiellement pour des raisons de sécurité et il faudrait les surmonter. Nous sommes au travail, nous cherchons des solutions, déjà les choses ont beaucoup changé, en matière de visas par exemple et résoudre ces problèmes devrait nous permettre de regarder l'avenir et de jeter les bases d'une nouvelle coopération franco-algérienne. C'est notre position, nous sommes disponibles. Je l'ai déclaré à Alger où j'ai été reçu pendant cinq heures et demi par le président Bouteflika. Mais pour le reste et en ce qui concerne les questions intérieures, cela est la responsabilité des Algériens, c'est à eux de résoudre ces problèmes. Nous avons observé les étapes avec intérêt : l'arrivée au pouvoir de M. Bouteflika, le référendum et maintenant nous attendons avec intérêt la constitution du gouvernement que M. Bouteflika a annoncée, nous irons plus loin pour relancer cette coopération avec ce nouveau gouvernement quand il sera en place.

Q - Quel est votre commentaire sur les déclarations de M. Bouteflika selon lesquelles ''l'Amérique tend la main à l'Algérie... nous ne courons pas après la France"?

R - Beaucoup de pays sont prêt à coopérer plus avec l'Algérie dont la France, les Etats-Unis et il y a une coopération suffisamment vaste pour que cela concerne tout le monde. C'est à Algérie de choisir, je ne vois pas de problème.

Q - Il est clair qu'il y a des différends entre la position de la France, de la Chine, de la Russie d'une part et des Américains et des Britanniques d'autre part sur la façon de faire face à la crise irakienne. Quelle est la position française sur la question des sanctions et des opérations d'inspection ?

R - Si vous permettez, je ne pense pas qu'on puisse rapprocher la France de la Russie et la Chine. Je pense qu'il y a la Russie et la Chine, les Etats-Unis et la Grande Bretagne et la France au milieu et c'est précisément parce que la France est au milieu qu'elle a pu prendre des initiatives; cela fait maintenant presque un an que nous avons fait des propositions au Conseil de sécurité pour d'abord rétablir un contrôle en Iraq alors que du fait des initiatives américaines, il n'y a plus de contrôle en Irak. Nous pensons que ce n'est pas une bonne situation, les voisins de l'Irak pensent que c'est une situation préoccupante. Nous avons donc fait des propositions et si nous arrivons à établir ou à rétablir un contrôle vraiment efficace en ce qui concerne le réarmement éventuel et en ce qui concerne les flux financiers, à ce moment-là nous pourrons suspendre l'embargo; et c'est très important pour nous d'arriver à suspendre l'embargo parce qu'il est en train de détruire la société irakienne, sur le plan social et humain c'est une tragédie. Nous voulons parvenir à cet objectif dans des conditions qui préservent la sécurité régionale. Alors nous travaillons sur cette base, les points de vue entre nous et les américains et les britanniques se sont énormément rapprochés. Nous nous considérons qu'ils ont fait beaucoup de chemin et nous espérons arriver à une résolution nouvelle, mais nous n'y sommes pas encore, le travail continue.

Q - Est-ce que vous êtes d'accord avec l'assistant du Secrétaire d'Etat américain, Ronald Newman qui a déclaré à Al Moussawar qu'il y avait une coordination entre les membres permanents du Conseil de sécurité et qu'on était proche d'une solution. Est-ce c'est vrai ?

R - Coordination, non, mais négociation. On pourrait dire coordination si les positions étaient déjà les mêmes mais les positions ne sont pas encore les mêmes, puisque l'on continue à discuter. Il y a une discussion au sein du Conseil de sécurité.

Q - Quels sont les résultats de la visite de M. Khatami à Paris ?

R - La poursuite de ce dialogue entre la France et l'Iran. Depuis l'élection du président Khatami, nous avons décidé de répondre à son offre de dialogue et d'ouverture. Naturellement il y a énormément de choses dans le régime iranien ou dans la politique iranienne qui ne nous conviennent pas, mais nous pensons que si ce président qui a été élu contre d'autres candidats qui représentaient une ligne beaucoup plus archaïque, veut ouvrir un dialogue, nous ne devons pas le refuser, mais nous le faisons avec lucidité sans renoncer à aucun de nos principes.

Q - Vous avez déjà dit dans votre discours ne pas accepter un monde unipolaire, l'unilatéralisme d'une seule grande puissance. Comment peut-on faire cela exactement ?

R - C'est toute la politique étrangère française qui vise à développer les relations avec la Russie, avec la Chine, avec le Japon avec le monde arabe, avec l'Amérique latine, avec le Mercosur et nous menons ce travail aussi bien sur le plan diplomatique et politique que sur le plan commercial et sur le plan culturel ./.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 novembre 1999)
ENTRETIEN AVEC "TV5" au Caire le 13 novembre 1999

Q - Monsieur le Ministre, quelle est votre impression d'ensemble sur cette deuxième tournée au Proche-Orient ?

R - Mon impression d'ensemble sur les questions israélo-syrienne et israélo-libanaise, qui étaient au coeur de mon travail dans cette visite, c'est que les conditions ne sont pas encore réunies, malheureusement, pour débloquer les choses et surmonter le préalable entre Israël et la Syrie à la reprise de négociations. Les deux parties ne se sont pas mis d'accord sur l'interprétation des engagements que Rabin aurait pris peut-être et cela bloque jusqu'à maintenant la reprise des négociations. Je n'ai pas noté de mouvements, pour le moment, dans la position syrienne. Quant au volet libanais, il est subordonné à l'autre c'est-à-dire la discussion entre le Liban et Israël qui ne pourra commencer qu'après que les Israéliens et les Syriens auront trouvé une façon de discuter ensemble à nouveau.

J'ai trouvé les Libanais préoccupés. L'état d'esprit n'est pas le même : les Syriens attendent, à tort ou à raison. Quant aux Libanais, ils comprennent qu'il s'agit d'un processus général de relance, ils sont préoccupés par leur place dans le futur processus, par les conditions dans lesquelles l'armée israélienne se retira du sud du Liban et par le sort futur des Palestiniens qui sont réfugiés au Liban depuis 1948 et 1967 et dont les Libanais ne pensent pas qu'ils puissent rester dans cette situation. Ils espèrent donc très vivement, mais ils ne voient pas encore comment ni quand cette question de réfugiés palestiniens pourra être traitée et nous ferons des propositions à ce sujet.

Q - Sur le dossier syro-israélien, avez-vous le sentiment que l'un ou l'autre des partenaires jouent la montre ?

R - Les deux, mais en même temps, il y a des forces dans l'autre sens puisqu'il est quand même dans l'intérêt de la Syrie de récupérer le Golan, il est dans l'intérêt d'Israël d'arriver à un règlement véritable un jour avec la Syrie, à une normalisation et puis cela permettrait de régler la question du sud du Liban dans des conditions stables. Donc il y a un intérêt mais cet intérêt est contrebalancé par des calculs à court terme dans lesquels chacun des deux pense que l'autre va peut-être bouger. Voilà la phase tactique dans laquelle nous sommes de part et d'autre. Nous les encourageons naturellement à surmonter ces préalables tactiques.

Q - L'enjeu de la question du Golan est moins un problème de tracé de frontières que la question de la gestion des eaux potables dans la région?

R - Les deux sont liés. Car précisément la question de la gestion des eaux est très géographique, selon que la frontière passe là ou un peu plus loin. Donc il y a une dimension de souveraineté, la Syrie veut récupérer ce qui était un territoire syrien incontesté avant 1967, mais autour de cela il y a la question de savoir si telle ou telle frontière favorise ou au contraire complique la gestion en commun des eaux, ce qui devra un jour ou l'autre être réalisé au Proche-Orient et là il faut raisonner en termes hydrographique et géographique. Il y a des zones de cohérence notamment cette zone du Mont Liban, du sud du Liban et du Golan. Cela doit être la vision à long terme.

Q - Est-ce qu'on ne pourrait pas dire à l'issue de cette tournée que finalement ce qui est en train de se jouer c'est un petit peu l'essoufflement de l'effet Barak, on a vu une reprise des négociations sur la question israélo-palestinienne mais sur le front libanais, sur le front syrien, on attend encore des mesures, des gestes peut être.

R - Non, il est trop tôt pour parler d'essoufflement puisqu'on a vu en quelques mois finalement M. Barak confirmer à Charm El-Cheikh l'application des accords qui avaient été passés antérieurement et que son prédécesseur ne voulait pas appliquer et ces mesures entrent en oeuvre petit à petit, même s'il y a des retards et des controverses. La négociation israélo-palestinienne a repris mais elle va certainement se heurter à d'immenses difficultés parce que les problèmes sont très compliqués, on ne peut pas parler d'essoufflement et de l'autre côté on ne peut pas non plus parler d'essoufflement, parce que tout simplement les choses n'ont pas commencé. Donc, je crois, malgré les blocages que j'ai constaté à regret, que ces préalables finiront par être surmontés mais simplement je ne peux pas dire quand.

Q - Avez-vous des doutes sur la volonté politique d'Ehud Barak de relancer le processus sur les dossiers syriens et libanais ?

R - Nous n'avons pas de doute sur sa volonté d'arriver à une solution puisqu'il y a une différence de nature profonde par rapport à un autre premier ministre qui ne cherchait pas de solution, donc là il n'y a pas de doute. La solution à laquelle il doit arriver en ce qui concerne les Palestiniens n'est pas du tout celle à laquelle aspirent les Palestiniens eux-mêmes et la solution à laquelle il doit arriver avec les Syriens peut coïncider peut-être avec ce que souhaiteront les Syriens mais il y a cette question préalable de blocages qui conditionnent le problème libanais. Les uns et les autres veulent des solutions, les peuples aspirent à la paix au Proche-Orient aujourd'hui, j'en suis convaincu, mais les solutions ne sont pas encore identiques. Cela n'est pas étonnant, sinon cela voudrait dire que le conflit n'était pas si dur que cela. On sait que c'est très difficile, je crois qu'ils y arriveront, je crois que nous sommes à un moment historique où on voit la paix sérieusement apparaître à l'horizon mais il y a encore un gros travail à faire.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 novembre 1999)

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