Déclaration de M. Claude Allègre, ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie, sur la coopération spatiale en matière de protection de l'environnement, la cartographie, l'hydrologie et la prévention des risques naturels, la télémédecine, l'océanographie, Paris le 30 novembre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Claude Allègre, ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie, sur la coopération spatiale en matière de protection de l'environnement, la cartographie, l'hydrologie et la prévention des risques naturels, la télémédecine, l'océanographie, Paris le 30 novembre 1999.

Personnalité, fonction : ALLEGRE Claude.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie

Circonstances : Rencontres "Espace et Société" à Paris le 30 novembre 1999

ti : Monsieur le président, Monsieur le directeur général, Mesdames, Messieurs, Messieurs les directeurs, chers collègues. Le sujet de votre rencontre, aujourd'hui, me tient particulièrement à c¿ur puisque vous savez que j'ai animé personnellement les deux réunions de lancement de la démarche "Espace et société" les 15 et 16 juin 1998 qui réunissaient industriels et organismes de recherche peu familiers de l'utilisation des techniques spatiales, et des spécialistes de ces techniques spatiales.

L'idée directrice générale est simple : la France a une position très forte dans le domaine spatial. Elle a des compétences. Elle est le leader de l'aventure européenne. La France dépense, par habitant, dans le spatial civil (non pas hélas spatial militaire) la même somme que les Etats-Unis. Et, pourtant, les citoyens, les industriels, les techniciens français, mis à part ceux du domaine spatial, n'ont pas toujours l'impression que le fait d'être une grande nation spatiale constitue un " plus " pour un pays comme la France. L'idée de la démarche " espace et société " était d'analyser de plus près les demandes, et comment l'espace peut y répondre ; par conséquent, comment faire que nos citoyens tirent bénéfice de l'effort spatial du pays et le soutiennent, autrement que pour des raisons plus ou moins esthétiques et spectaculaires.

A titre d'exemples, je me souviens de longues discussions avec le président François Mitterrand, au début de son premier septennat pour convaincre les militaires français de s'intéresser aux outils spatiaux. C'est aujourd'hui chose faite, grâce notamment à Pierre Joxe, mais est-ce que l'effort est suffisant ? Je choisis cet exemple pour illustrer que les responsables français, industriels ou du secteur public, ne pensent pas assez naturellement à mettre à profit les techniques spatiales, les compétences du CNES, de l'ESA, etc. Quelque part, traîne dans l'esprit, consciemment ou non, l'idée que l'espace c'est les Etats-Unis. Il faut bien dire que quelques maladresses passées y ont contribué : par exemple vendre, à prix fort, les images SPOT, ce qui fait que dans les manuels scolaires, les images spatiales reproduites sont, pour la plupart, issues des agences américaines (NASA ou NOAA). C'est le genre de maladresse que l'on paye très cher, et qu'on tente, heureusement, de rattraper aujourd'hui.

Le CNES et la Direction de la Technologie ont donc organisé, sous ce titre " Espace et Société ", une série de rencontres. Huit domaines ont été successivement considérés : agriculture et forêt, métrique des sols, service pour les mobiles, gestion de l'eau et hydrologie, risques naturels, santé, action humanitaire et sociale, éducation, océan et littoral. La rencontre d'aujourd'hui est destinée à dresser un bilan. Voyons le brièvement, j'ajouterai quelques commentaires ici ou là.

Dans le domaine de l'agriculture et de la forêt, on note l'importance croissante des dispositions prises en Europe et dans les pays développés, en faveur des pratiques nouvelles, soucieuses d'une meilleure protection de l'environnement. Ces dispositions complètent celles directement orientées vers l'amélioration de la production. La demande s'organise : localement, au niveau de l'exploitation agricole (estimation de la production, suivi d'épandages, aides à la traçabilité de certaines récoltes) à l'échelle du département, de la région (cartographie des zones forestières, des zones d'érosion), ou bien à l'échelle nationale ou internationale (grands programmes planétaires, conventions internationales, etc).

Dans ce domaine, je pense que nous irons vers l'interdiction de l'utilisation des nitrates voire des phosphates, compensée probablement par des manipulations génétiques. Le contrôle de l'emploi de ces fertilisants, pourra, petit à petit, se faire depuis l'espace, à mon avis, par des techniques multispectrales. Les priorités de la politique française en optique, en radar, et aussi en détection hyperspectrale, permettront dans ce domaine, des progrès extrêmement importants.

Sur la métrique des sols, la réflexion a été orientée vers des services d'information géographique, les modèles numériques de terrain, la cartographie. Naturellement, il y a là des questions essentielles, à l'échelle d'un pays et à l'échelle de la planète : notamment le problème de la destruction des sols. Ainsi nous savons que l'exploitation agricole accélère la destruction naturelle des sols. Nous savons aussi que si on ne replante pas les friches très rapidement, avec un certain type d'arbres, notamment les feuillus, l'érosion continue au même rythme accéléré par la période d'exploitation. Le contrôle de l'érosion des sols va donc devenir essentiel en Europe, accompagnant la généralisation des friches.

Les services pour les mobiles concernent la reconnaissance, la surveillance ou le sauvetage des biens et des personnes. Beaucoup d'applications de ce domaine relèvent du secteur des transports, de la logistique ou des services : aide à la navigation de véhicules terrestres, fourniture d'information de trafic, télé-assistance aux véhicules et aux passagers, aide à la conduite, régulation des moyens pour les transports publics, synchronisation des réseaux, etc... Ce secteur apparaît comme l'un des plus prometteurs. Certes des adaptations juridiques seront nécessaires ; par exemple autour du problème de la confidentialité, ou encore pour définir le mode de coopération entre les Etats et entre Etats et partenaires privés. Le programme européen GALILEO, destiné à donner à l'Europe son autonomie en matière de navigation, dont l'horizon me paraît extraordinairement lointain à 2007, et que nous comptons essayer d'accélérer, est un programme très important pour nous et nous espérons le faire déboucher sous la présidence française. En liaison étroite avec mon collègue Jean-Claude Gayssot, nous espérons que la Commission européenne va décider d'investir plus de moyens dans ce programme.

La gestion de l'eau et l'hydrologie ont également fait l'objet de vos rencontres associant le CNRS, le BRGM, le CEMAGREF, l'IFREMER, l'INRA, l'IRD, Météo France. Je me félicite de l'accord qui a été signé entre le CNES et VIVENDI, dans ce domaine. L'eau, l'estimation des réserves, l'estimation des zones arides, constitue un marché international considérable. J'ai inauguré la semaine de l'eau franco-indienne, la semaine dernière à New Delhi ; pour la première fois, tous les aspects de l'eau depuis les recherches fondamentales, les recherches sur les inondations jusqu'aux industriels de la distribution d'eau étaient réunis, et la mise en ¿uvre des techniques spatiales a été longtemps discutée.

Le lien entre le thème de l'eau et celui des risques naturels est immédiat. Je crois qu'il va bien falloir se décider à considérer que les inondations ne sont pas des catastrophes inévitables, car elles ne le sont pas. Je l'ai écrit, il y a des années, j'ai prévu qu'elles accélèreraient. Naturellement on continue à considérer que c'est inévitable. Même si les petits barrages de retenue ne plaisent pas à tout le monde, je pense que c'est la méthode incontournable pour réguler les cours d'eau ! Les Parisiens n'ont qu'à se féliciter qu'il y ait quelques barrages au-dessus de la Seine parce que, sinon, ils auraient déjà passé quelques hivers difficiles !

Pour la prévision et la prévention des catastrophes naturelles, je crois que l'espace peut beaucoup. Le programme sur les risques naturels que nous allons essayer d'accélérer cette année, devra certes concerner les recherches fondamentales sur les grands phénomènes de risques naturels, mais aussi s'attacher à prédire des phénomènes concrets, tels que les glissements de terrain dans les zones montagneuses. Les techniques de l'interférométrie radar sont parmi les techniques les plus puissantes pour essayer de les prévoir et sauver peut être des milliers de vies humaines.

Sur les thèmes de la santé et de l'action humanitaire et sociale, l'espace n'est qu'un élément, mais j'ai déjà eu l'occasion de dire que la télémédecine est sans doute l'un des moyens les plus puissants, aujourd'hui, de résoudre nos problèmes de sécurité sociale. Je pense qu'on ne fermera pas les hôpitaux de province. Tous les ministres de la santé s'y attaquent les uns après les autres et sont tous obligés de céder. En revanche, grâce au développement des techniques d'auto-diagnostic, par exemple couplées à des télécommunications efficaces, on peut minimiser le coût essentiel ; celui des journées d'hospitalisation. Nous avons lancé une action " télémédecine " qui marche très bien, et dans ce secteur les télécommunications spatiales sont essentielles.

Nous avons examiné aussi le secteur de l'éducation, et vous savez que nous avons lancé un programme pour transmettre Internet dans les écoles. Beaucoup d'initiatives nouvelles peuvent être entreprises dans ce domaine.

La " Télémédecine " comme la " Télé-éducation " exigent des télécommunications efficaces. Lorsque je compare la qualité des communications téléphoniques : il y a simplement, trois ans, avec les Etats-Unis, on savait tout de suite si c'était par satellite ou par câble. Maintenant la différence devient de plus en plus insensible.

J'en profite pour souligner que nous avons lancé une action incitative sur la cryptologie, car la cryptologie est un des éléments moteurs pour l'économie de demain : nous étions, malgré quelques équipes de pointe, en très grand retard par rapport à d'autres pays dans ce domaine où nous aurons besoin d'être extrêmement performants.

Enfin, même si ce n'était pas le sujet de votre colloque, le spatial peut aussi à mon avis, mieux être mis à profit pour la recherche fondamentale. Je pense à des secteurs, tels que l'écologie quantitative. Les moyens de détection spatiaux permettent une vraie évaluation bien meilleure que le comptage et l'échantillonnage que l'on peut faire au sol. Les méthodes spatiales pour l'étude de l'océan, dans lesquelles la France a été en tête avec la mission TOPEX POSEIDON, doivent mieux dialoguer avec l'observation au sol. Il n'y aura pas d'océanographie physique sans un volet spatial considérable dans le futur. En géologie aussi, les Français ont beaucoup apporté. On l'oublie très souvent, mais la première grande découverte scientifique utilisant des photos satellite a été faite par Paul Tapponnier pour expliquer de la tectonique de l'Asie.

Beaucoup dans cette salle sont plus qualifiés que moi pour le dire : l'avenir du spatial, c'est les petits satellites. Je n'ai aucun doute là-dessus : l'espace obéira à la miniaturisation, comme pour les ordinateurs. Le CNES avec le projet PLEIADES, l'orientation qu'a prise SkyBrigde, les techniques astucieuses la " roue interférométrique ", montre que l'on va vers des satellites de plus en plus petits, de moins en moins coûteux et, par conséquent, plus accessibles pour les usagers.

Il y a un espoir formidable dans cette utilisation des techniques spatiales. Nous allons soutenir cette aventure française, après les aventures américaines de l'espace. Je souhaite que les autres pays européens, notamment nos amis britanniques y contribuent en proportion de leurs revenus, ce qu'ils vont peut-être faire si, comme ils le souhaitent, " l'espace devient utile ". Ils sont très attachés, et ils ont raison à mon avis, à ce qu'on ne fasse pas des dépenses de prestige, mais des dépenses vraiment utiles, y compris commercialement utiles.

Donc, je souhaite que l'Europe continue à s'investir pour le spatial, je souhaite que la France reste un pays leader, et elle le fera d'autant mieux que l'ensemble des citoyens de ce pays verront que leur vie est changée. Je crois que l'initiative " Espace et Société " que vous avez initiée est excellente et je pense qu'on pourrait la relayer encore plus par des actions à l'école.

La technique s'améliore et je crois que nous aurons demain, avec les techniques spatiales, des moyens absolument exceptionnels. Je vous remercie tous pour ce travail, la Direction de la Technologie, le CNES et tous les participants à " Espace et Société ". J'espère que vous allez continuer ces rencontres, j'espère qu'elles vont être popularisées. Et j'espère, j'en suis sûr que dans quelques années, les Français seront encore plus fiers d'avoir, dans leur pays, un Centre National d'Etudes Spatiales actif et qui contribue à changer en mieux leur vie quotidienne. Merci.

(Source http://www.education.gouv.fr, le 20 décembre 1999)

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