Extraits de la déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur la politique européenne pour la stabilité et la reconstruction des Balkans, Paris le 24 novembre 1999. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits de la déclaration de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur la politique européenne pour la stabilité et la reconstruction des Balkans, Paris le 24 novembre 1999.

Personnalité, fonction : , , VEDRINE Hubert.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Forum interparlementaire sur le thème : "Les Balkans : de la stabilité à la reconstruction", Paris le 24 novembre 1999

ti : Sans doute faut-il regretter que la "communauté internationale", expression à ne jamais employer sans guillemets, n'ait pas pu, dès le lendemain de la mort du maréchal Tito en 1980, se préoccuper de la montée prévisible des tensions entre les divers groupes ethniques au sein de la Yougoslavie ; qu'elle n'ait pas pu contenir ensuite la montée du nationalisme serbe et des autres qui lui ont répondu symétriquement ; que les propositions françaises de saisine du Conseil de sécurité n'aient pas été suivies par les autres puissances à l'été 91 ; que ces principales puissances n'aient pas réussi à se mettre d'accord avant le printemps 1994, au sein du Groupe de contact sur le schéma de solution qu'il fallait imposer à tous les protagonistes ; que les Etats-Unis n'aient pas assez soutenu les projets de MM. Owen, Vance et Stoltenberg avant d'en faire prévaloir plus tard un très proche à Dayton en 1995 ; que dans cette même négociation le Kosovo ait été laissé de côté ; que les autorités serbes aient obstinément entravé toute solution politique et diplomatique et rendu inévitable la guerre du Kosovo. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal et imaginaire et il s'agit de savoir comment progresser à partir des réalités d'aujourd'hui.
Je définirai notre objectif de la façon suivante : comment européaniser les Balkans ?

En dépit de l'aversion de certains pays pour le mot "Balkans" une approche globale est indispensable car les problèmes de retard économique ou de pauvreté, l'obsession morbide du passé, le nationalisme ethnique, la méfiance et la crainte entre majorités et minorités, la volonté de revanche pour les uns, la peur de cette revanche pour les autres, la criminalité organisée sont présents, à des titres divers dans presque tous les pays du sud-est de l'Europe. Il s'agit là des conséquences de la chute du communisme qui a réveillé dans cette région d'anciens problèmes et en a créé de nouveaux.

En même temps, cette approche globale doit être complétée par une vision au cas par cas et une approche sur mesure ; chaque pays pose un problème et mérite un traitement particulier; les pays issus de la désintégration de l'ex-Yougoslavie posent un problème encore plus particulier, et plus spécialement encore la Bosnie, le Monténégro, et le Kosovo.

1) - Les axes :

- construire ou consolider partout des Etats de droit modernes, à la fois efficaces et démocratiques, ce qui suppose à la fois de renforcer leur autorité et de se transformer ;

- jeter les bases d'une vraie coexistence ethnique au Kosovo et en Bosnie où la situation est stable sans que les problèmes soient résolus, et la consolider en Macédoine après les efforts remarquables du président Gligorov, ce qui suppose de sortir du cycle massacres/revanches et de la dialectique haine/peur par des statuts protecteurs pour les minorités ;

- transformer partout les pulsions nationalistes destructrices en patriotismes modernes compatibles avec la tolérance des autres et une coopération régionale ;

- construire pas à pas une culture démocratique non plaquée ce qui suppose comme le disait Laurent Fabius un très profonde remise en cause et des économies prospères ;

- décliner cette politique et l'adopter aux cas de la Bulgarie, de la Roumanie, de la Croatie, de la Bosnie, de l'Albanie, et surtout de la Serbie, du Monténégro, du Kosovo ;

- rapprocher ces pays de l'Union Européenne jusqu'au jour où.

2) - Pour atteindre nos objectifs nous devons :

- réaliser une unité de démarche des quinze de l'Union européenne, des Etats-Unis, des pays voisins des Balkans qu'ils soient membres de l'Union (Grèce), candidats (Hongrie), candidats à la candidature (Turquie) ; ce qui suppose de nous entendre parfaitement sur les rôles respectifs de l'Union européenne (à mes yeux le rôle directeur), de l'OTAN (selon moi un prestataire de services dans le domaine de la sécurité), de l'OSCE, de la Banque mondiale, du FMI et, bien sûr, du Pacte de stabilité (je salue ici la présence de M. Hombach), principal instrument de l'Union européenne et, au-delà, du G8 ;

- procéder par le dialogue et la coopération avec les intéressés sans leur imposer ;

- être prêts à poursuivre notre engagement aussi longtemps qu'il le faudra. Nous le sommes.

3) - Je reviendrai un instant sur le rôle de l'Union européenne, pour nous un rôle moteur et catalyseur :

- pour la reconstruction : au Kosovo l'Union européenne est en charge du pilier "reconstruction" de la MINUK et une Agence de reconstruction a été mise sur pied ; l'Union européenne dépensera 500 millions d'euros en 2000 pour aider à la reconstruction du Kosovo (137 millions cette année) ; la France à elle seule a consenti un effort total (participation à la KFOR et à la MINUK comprise) de 2,5 milliards de F pour le Kosovo au cours du second semestre 1999 ;

- S'agissant du Monténégro, nous lui apportons avec nos partenaires de l'Union européenne tout notre soutien politique ;

- S'agissant du Danube : nous avons pris parti en faveur du rétablissement de la libre circulation sur le Danube, artère irremplaçable de l'économie régionale ;

- pour le Pacte de stabilité : M. Hombach, coordonateur du Pacte, est aussi "représentant spécial" de l'Union européenne qui lui assurera des moyens indispensables de fonctionnement ; une conférence des donateurs se réunira au début 2000 sous l'égide l'Union européenne/Banque mondiale pour financer les projets régionaux d'infrastructures dans le cadre du Pacte ;

- par une stratégie de stabilisation : les "accords de stabilisation et d'association" qui seront conclus avec les Etats de la région (Macédoine et Albanie pour commencer, Croatie, Bosnie, et à terme Serbie-Monténégro) renforceront l'aide de l'Union européenne à ces pays en la conditionnant à une coopération régionale accrue ;

- la stratégie commune sur les Balkans, qui sera adoptée dans le cadre de la PESC (probablement en 2000), viendra couronner ces efforts et créer un véritable partenariat entre l'Union européenne et les Balkans ; au total, l'UE consacrera près de 12 milliards d'euros aux Balkans pour la période 2000-2006 (6 milliards pour préparer l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie, 5,5 milliards pour les Balkans occidentaux).

Mais je voudrais dire ici sans ambiguïté que cette politique ne pourra donner toute sa mesure que lorsque la Serbie se sera dotée d'un régime démocratique qui aura rompu avec l'ultra-nationalisme tragique de Slobodan Milosevic. Vous savez que la France estime qu'il faut d'un côté maintenir des sanctions rigoureuses contre les principaux dirigeants mais de l'autre atténuer puis lever celles, qui ne touchent en réalité, que la population, dans le cadre d'un dialogue avec l'opposition démocratique et à sa demande, dialogue qui préfigure les futures relations entre l'Europe et une Serbie démocratique. Un nombre croissant de pays européens partagent cette vision des choses pour des raisons à la fois humaines et d'efficacité politique. Le programme "énergie pour la démocratie" est un petit pas dans le bons sens. Pour obtenir l'indispensable changement à Belgrade, il faut maintenant aller beaucoup plus loin.

En un mot comme en cent, il faut dans cette région voir très loin pour surmonter les obstacles d'aujourd'hui./.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 novembre 1999)

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