Préface de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, sur l'étude ethnologique menée par Marc Abélès sur les députés de l'Assemblée nationale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Préface de M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, sur l'étude ethnologique menée par Marc Abélès sur les députés de l'Assemblée nationale.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. PS

Circonstances : Préface du livre de Marc Abélès "Un ethnologue à l'Assemblée", paru aux Editions Odile Jacob, en décembre 1999

ti : Un Huron au Palais-Bourbon


Il est venu un matin. Il ne portait ni casque colonial, ni bandes molletières. Il a posé ses microscopes et ses encyclopédies. Des jardins privatifs des Kikouyou où sont produits les haricots verts du Kenya, il semblait désormais éloigné. Afrique, Asie, Océanie, il se tournait vers d'autres contrées. Certes, sur nos propres rivages, il avait déjà abordé, à Strasbourg, à Bruxelles, la tribu polyglotte des Européens. Il ne semblait pas avoir trop souffert de ce séjour. Il se disait même heureux de tenter de nouvelles aventures. C'est ce qu'il a fait.

Sautant en marche dans cette législature qui finit le siècle, Marc Abélès voulait tenir la chronique de l'Assemblée nationale. Etrange pulsion en des temps où les institutions, la politique, la vie publique suscitent malheureusement souvent plutôt dédain que curiosité et enthousiasme. Marc Abelès a persévéré. Intérêt général, démocratie, parlementarisme, il a trouvé, heureusement, une certaine actualité à tout cela, ne désespérant pas de convaincre ses contemporains du bien fondé de son appréciation positive. Ai-je dit que notre homme ne manquait pas de courage ? Dès lors, il fallait que notre bureau, l'instance qui gère l'Assemblée, décide d'accepter cette intrusion scientifique dans notre univers qui l'est d'ordinaire assez peu.

Nous avions deux ou trois solides raisons pour cela. Sans m'en attribuer la paternité, davantage de transparence, davantage de proximité, davantage d'ouverture, c'est le pari que j'avais fait au début de mon mandat. Nous avons donc ouvert à l'ambassadeur plénipotentiaire du CNRS nos portes de bronze, nos instances confidentielles. Il a tout vu, tout regardé. Pendant près d'un an, personnage familier, nous l'avons observé arpenter le Palais Bourbon de l'aube claire au crépuscule, crayon et bloc-notes à la main. Conversations, entretiens, il nous a soumis à la question. A la grande. A la petite. Nous n'avons regretté ni l'intérêt qu'il nous portait, ni la confiance que nous lui faisions. Il semble à le lire qu'il n'y ait pas que les députés pour estimer que la représentation nationale n'est pas un monde dépassé, mais une nécessité de la démocratie, de la citoyenneté et de la République.

Dire que je partage la totalité des jugements qui sont portés ici serait sans doute exagéré. L'auteur a ses engouements et parfois ses emportements. Il peut lui arriver, à mes yeux accoutumés à la ligne droite, de prendre une déviation. C'est aux lecteurs, je les espère nombreux, qu'il appartiendra de se forger une opinion. Sur nos procédures, nos règlements, méthodiquement décortiqués à propos du PACS ou d'un Congrès à Versailles, sans doute ai-je un sentiment, un sentiment issu de l'intérieur, qui me les fait considérer moins artificiels, moins mécaniques et plus utiles qu'ils ne sont parfois présentés, mais probablement est-ce ainsi qu'ils apparaissent au regard neuf et neutre de celui qui les découvre. Les fonctions latentes, apprenait-on naguère avec les rudiments de la sociologie, ont plus de nécessité, mais moins de légitimité que les fonctions manifestes. Il semble qu'à travers les glaces de la vitrine ou les barreaux de la cage à l'intérieur de laquelle il nous voyait vivre, notre Huron nous ait souvent pris pour des primitifs indiens. Balayons devant notre porte si, vraiment, tant de poussières l'encombrent. Avec mes collègues, je m'y efforce, engageant ici modernisation, là simplification.

Quoi qu'il en soit, l'apport original de cet ouvrage est dans le tableau sensible et subtil qui est dressé de la société humaine qui peuple ce quadrilatère du septième arrondissement souvent comparé à une cité interdite. De ces pages, il ressort une atmosphère précise, un portrait collectif de 577 députés en législateurs, représentants de la Nation et élus de terrain. Rarement le village " bourbonien " n'avait été ainsi dépeint. Bien sûr, on y retrouve ce qui fait la vie de cette maison, le quotidien de la collectivité de ceux qui y travaillent et les anecdotes de l'institution. Bureau de poste, buvette, coiffeur, kiosque à journaux, tabac, jalonnent les chapitres. Est-ce le plus important ? Pas nécessairement. La salle des Quatre colonnes et les couronnes de micros qui, chaque mardi et mercredi, entourent quelques vedettes du bon mot et laissent dans l'ombre tous ceux qui n'ont pas l'heur de faire la Une des journaux forment le paysage d'un chapitre. Est-ce l'alpha et l'oméga de notre activité ? L'écume, certainement pas la lame de fond. Les questions d'actualité qui font la joie ou navrent les téléspectateurs de FR3 et les classes beaucoup moins turbulentes qui nous visitent subissent un sort particulier. Est-ce le symbole le plus achevé de la nécessité de notre assemblée ? Trop souvent un vaudeville, un combat de coqs d'où jaillit à intervalles réguliers un élément essentiel pour le débat public.

Est-il nécessaire de s'attarder sur des services, transports, pensions, restaurants, qu'on ne trouverait pas anormal de découvrir dans tout autre bâtiment qui abrite plusieurs milliers de personnes, parlementaires, fonctionnaires, agents et collaborateurs ? Architecture, organigrammes et discours ne sont pas autonomes. Soit. Mais au-delà de cette description de nos travers et de nos habitudes, d'autres vérités apparaissent qui s'écartent de celles que déjà Daumier, voici 150 ans, pointait. Et en premier lieu la personnalité des députés. Sans craindre les préjugés, Marc Abélès ose faire entendre une petite musique qui n'est pas tout à fait celle des temps convenus. C'est un anticonformisme réjouissant.

Qui sont les parlementaires ? Attendez-vous à la plus étonnante des révélations... Des gens comme tout le monde. Des êtres sympathiques et d'autres qui peuvent l'être moins. Des anciens et des modernes. Des souriants et des revêches. Des internautes et des papivores. Des jeunes et des aînés. Des sectaires et des tolérants. Des âmes simples ou bien pas simples du tout. Des ouvriers, des cadres, des fonctionnaires. Des militants et des élus locaux. Des hommes -beaucoup- et des femmes -trop peu- dans leur diversité. Ô surprise ! Ils ont des joies. Ils ont des peines. Des soucis ou des ennuis. Certains arrivent à concilier travail et vie privée. D'autres, à la quarantaine, avant ou après, connaissent ces difficultés qui ponctuent souvent une vie : la famille qui éclate, les enfants qui grandissent et que l'on croyait encore petits. Ils ont des angoisses. Pas seulement celle de l'élection ou de la reconversion, mais aussi celle de mal faire ou de ne pas faire assez bien. Et puis celles, personnelles, que l'on rencontre sur son chemin. A droite, à gauche, ils cherchent à faire du mieux qu'ils le peuvent, avec leurs erreurs et leurs réussites, un travail qui n'est pas facile. Un peu assistante sociale, un peu médecin, un peu avocat en circonscription. Juriste, économiste, prud'homme dans l'hémicycle. Le grand écart n'est jamais loin. Le saut dans le vide, pas toujours à l'élastique, non plus.

Les députés sont, entend-on souvent, des privilégiés. La plupart travaillent dans 8 m2 partagés avec un ou deux collaborateurs dans la journée. Ils y reçoivent, y étudient. Parfois deux ou trois fois 35 heures. La nuit, c'est dans la même pièce, si les 150 chambres pour 577 parlementaires qu'offre " notre " hôtel n'ont pu les accueillir, qu'ils dormiront en tirant une couchette avant de goûter le plaisir indicible de douches qui, dans le couloir, n'ont pas été refaites depuis longtemps. La traversée de l'étage en peignoir se fera dans l'ordre et la dignité. Peu de salles de réunions. Des locaux guère salubres pour les groupes. Les bureaux s'échangent après que leur superficie ait été maintes fois vérifiée. Il ne s'agit pas de perdre un centimètre. On ne le retrouverait pas. Voilà, derrière les ors et les velours, pour le confort et la gabegie. Si la démocratie est le contraire de la démagogie, on peut dire que les élus de la Nation ne sont pas si bien lotis. Un membre du Bundestag s'étonnerait. Un représentant au Congrès des Etats-Unis s'esclafferait.

Mes collègues vivent-ils de la pure idéologie 365 jours par an ? Non. Certes le Parlement est étymologiquement le lieu de la parole, mais il faut parfois aussi se taire. La halte au milieu des joutes oratoires n'est pas superflue. C'est une pause qui n'est pas connivence, mais respect entre personnes que des idées séparent, que des idéaux rassemblent. La liberté, l'égalité et la fraternité sont de bons passeports. Il y a des amitiés et des inimitiés qui transcendent ou traversent les groupes politiques. Est-ce normal, est-ce convenable ? On peut être homme politique et néanmoins homme. On ne peut échanger arguments et chiffres 24 heures sur 24. Ce serait le degré zéro non seulement de la démocratie et du débat public, mais aussi de la civilité et de la citoyenneté.

De tout cela Marc Abélès a été le témoin. Il est celui qui a vu, celui qui raconte. Il le fait avec honnêteté, avec intelligence. Son indépendance lui permet d'être juste. Cris, bruits, fureur, mouvement, il a beaucoup noté. Il ne cherche pas à démolir, mais à comprendre. Pas à systématiquement critiquer ou à interpréter, ce qui eût été facile et n'a déjà été que trop fait, mais à loyalement relater, comparer, mettre en correspondance. Il fait vivre des valeurs, trouve des repères. Renouvelant le vieux sujet de dissertation opposant Molière, Racine à Corneille, il ne nous a pas peints tel qu'il l'imaginait, tel que nous devrions être, tel qu'il est convenable de nous caricaturer, mais à peu près tels que nous sommes. Ce livre est un exemple d'ethnologie moderne. Nous n'en sommes ni les cobayes, ni les victimes. Nous en sommes les acteurs. Je veux en remercier Marc Abélès.


(source http://www.assemblee-nationale.gouv.fr, le 28 décembre 1999)

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