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Interview de Mme Christine Lagarde, ministre de l'économie, de l'industrie et de l'emploi, à "France 2" le 27 mai 2008, sur les incidences de la hausse du prix du pétrole et les solutions à y apporter, ainsi que sur les objectifs de la loi de modernisation de l'économie, notamment relancer l'activité économique, faire jouer la concurrence et baisser l'inflation et créer des emplois. (2008-05-27)

LAGARDE ChristineSICARD Roland
FRANCE. Ministre de l'économie, de l'industrie et de l'emploi;

R. Sicard.- Le pétrole continue à augmenter, les pêcheurs continuent de protester, les pêcheurs européens d'ailleurs se joignent au mouvement, d'autres professions aussi, les agriculteurs, les transporteurs routiers, et puis pour tout le monde à la pompe, ça ne finit pas d'augmenter. Que peut faire le Gouvernement ? D'abord, n'y a-t-il pas une initiative à prendre au niveau des pays producteurs, des pays consommateurs, plus exactement ?

Si, vous avez raison, le pétrole augmente, ne cesse d'augmenter, et on a toutes les raisons de penser qu'il va continuer à augmenter. Tout simplement parce que les phénomènes de demande en provenance de la Chine, la poursuite de la consommation à forte intensité aux Etats-Unis, et des capacités de production, d'extraction et de raffinage qui sont assez limitées, entraînent mécaniquement, par un effet d'offre et de demande, une augmentation constante du prix du baril. J'ajoute à cela, qu'il y a probablement aussi une part de spéculation qui tient à deux phénomènes : l'accélération du prix par le mécanisme offre-demande. Et puis, d'autre part, le fait que depuis l'été dernier, les marchés financiers sont très perturbés par la crise de l'immobilier américain. Donc un certain nombre d'agents sont allés se placer sur le pétrole, en disant : "là, c'est une valeur sûre".

Mais est-ce que les pays consommateurs ne peuvent pas se mettre ensemble, se regrouper, pour dire aux producteurs qu'il faut augmenter la production ?

Si, mais ça, c'est une initiative que j'ai décidé de prendre. J'ai décidé d'alerter l'ensemble de mes collègues du G7 - nous nous réunissons au Japon dans le courant du mois de juin -, pour qu'on aborde ensemble, entre pays consommateurs, cette question-là, et qu'on saisisse les pays producteurs. Vous savez que les pays producteurs sont regroupés au sein de l'OPEP, qui rassemble à peu près 40 % de la production mondiale, des producteurs mondiaux, pour les saisir du problème. Parce qu'on ne peut pas éternellement être dans un fonctionnement de marché où le prix monte en permanence au profit de producteurs qui constituent une rente pétrolière importante. Je le fais au niveau du G7 et au niveau du G 20.

En attendant, ça c'est au mois de juin, ne faut-il pas agir sur les taxes pour faire baisser le prix du pétrole au niveau français ?

A l'heure où nous nous parlons, le président de la République, sur un autre canal, est en train d'évoquer le même sujet. Je lui avais suggéré un certain nombre de pistes en matière d'utilisation du surcroît de fiscalité, et en particulier de TVA, lié à l'augmentation du prix du baril, pour alimenter pour alimenter un fonds.

Parce que c'est le paradoxe : quand le prix du pétrole augmente, la taxe augmente pour l'Etat...

Non, malheureusement, ce serait très, très bien pour nos finances publiques. Quand le prix du pétrole augmente, les consommateurs français, qui sont intelligents, diminuent un peu leur consommation de pétrole. Donc, ce qu'on appelle "la TIPP", c'est-à-dire, la taxe sur les produits pétroliers, est assise sur les volumes. C'est-à-dire que quel que soit le prix payé, c'est sur les volumes qu'on encaisse de la taxe. Donc, quand le volume baisse, on encaisse un peu moins de taxe. Ce qui augmente, en revanche, c'est la TVA, puisqu'elle est assise sur le prix. Donc le surcroît de TVA encaissé par l'Etat, je crois que le président de la République envisage d'en consacrer une petite partie pour alimenter un fonds pour subvenir aux besoins sociaux les plus évidents. Vous parliez des pêcheurs par exemple, il y a d'autres catégories professionnelles qui sont concernées.

Est-ce compatible avec le droit européen, avec les règles européennes ?

C'est toute la difficulté de l'exercice. C'est que, entre Européens, nous nous sommes engagés à ne pas charger la barque et à ne pas tirer parti de l'augmentation du prix du pétrole ; il y a un accord de Manchester qui a été conclu entre Européens. Donc, il faut être très attentifs, un, à ne pas faire d'aides d'Etat, deux, à ne pas tirer parti de la rente, et trois, à subvenir aux besoins les plus évidents des populations concernées en France.

Ne faut-il pas aussi taxer les profits des compagnies pétrolières qui augmentent quand le prix du pétrole augmente ?

Point numéro 1 : les compagnies pétrolières, en général, investissent largement en recherche, et il faut absolument les inciter à investir en recherche. Vous savez qu'il y a des schistes bitumeux, en particulier dans les pays d'Amérique du Nord ; il y a des gisements dans certains pays africains qu'il faut aller explorer. Parce que les quarante ans de réserve que nous avons devant nous, c'est peut-être un peu plus que 40 ans, mais il faut encore aller faire les efforts, premièrement. Deuxièmement, j'ai demandé au mois de novembre dernier à la société Total, qui est une des seules grandes productrices de pétrole ayant son siège en France, tout simplement de financer la mesure d'aide à la cuve que nous avions mise en place l'hiver dernier. Parce que quand on a beaucoup, eh bien on partage un peu.

Les pêcheurs demandaient que vous receviez les dirigeants de compagnies pétrolières pour leur demander de baisser les prix. Allez-vous le faire ?

Oui, je vais le faire.

Et qu'en attendez-vous ?

Attendez, "pour leur demander de baisser les prix"... : oui, je vais les recevoir. Ce que je souhaite voir avec eux, c'est la manière dont ils ont observé l'engagement qu'ils avaient pris de répercuter immédiatement les baisses et de lisser les hausses. Et puis, de voir de quelle manière ils pourraient participer éventuellement à l'effort collectif.

Il y a un sondage ce matin, qui montre que 67 % des Français trouvent que la politique économique du Gouvernement est mauvaise. Comment expliquez-vous cela ? Est-ce lié au pouvoir d'achat ?

Je crois que c'est lié au fait que, les Français, et c'est bien normal, voudraient voir des résultats, des résultats tangibles dans leur porte-monnaie, sur leur feuille de pays à la fin du mois, et dans leur pouvoir d'achat globalement. Notre politique, aujourd'hui, c'est évidemment de "faire" et non pas de "plaire", mais il faut absolument que nous fassions. Je crois qu'on a fait déjà dans le domaine du travail, et les six millions de salariés qui font des heures supplémentaires aujourd'hui et les six entreprises sur dix qui recourent aux heures supplémentaires, savent que cela, ça marche. Deuxièmement, vous savez que dans deux jours, je serai au Parlement pour défendre la loi de modernisation de l'économie, parce que, là aussi, nous sommes en train de "faire", et ça ne plaît pas à tout le monde. Je le sais.

Mais alors, qu'attendez-vous de cette loi, justement ? Va-t-elle faire baisser les prix, va-t-elle faire baisser l'inflation, va-t-elle faire remonter la croissance ?

Elle est destinée à libérer les énergies, à faire jouer la concurrence. Libérer les énergies, parce qu'on le sait, à peu près 63 % de Français ont envie de démarrer leur propre activité, d'avoir un petit business sur le côté. Et nous voulons faciliter la chose à des conditions fiscales, sociales, et de simplification administrative les meilleures. Faire jouer la concurrence, c'est faire baisser les prix. Pourquoi ? Parce que, quand vous avez trois opérateurs sur un marché, ils se parlent, ils s'observent, et puis ils arrivent à un modus vivendi. Quand vous permettez que les autres arrivent, ça bouscule un peu le jeu ...

Cela concerne beaucoup le commerce, les grandes surfaces. Vous pensez que l'inflation va baisser de combien avec l'application de cette loi ?

C'est très difficile de donner un chiffrage absolu, mais on espère clairement que l'inflation pourra baisser au moins de 1 % grâce à l'effet "prix" résultant du jeu de la concurrence. Plus de joueurs sur le terrain, c'est plus de réduction sur les marges, donc ce sont des prix plus bas à la consommation dans les magasins.

Je reviens sur le prix du pétrole. N. Sarkozy, dit ce matin que "ça ne va pas s'arranger". On n'est vraiment pas très optimiste...

Ce n'est pas une question d'être optimiste. Vous savez, en cas d'adversité, il faut se remonter les manches et réagir. Qu'a-t-on fait dans les années 1970, premier choc pétrolier ? Le Gouvernement français, à l'époque, décide d'investir massivement sur le nucléaire. Aujourd'hui, que fait-on ? On regarde les énergies alternatives, celles sur lesquelles on peut jouer : le voltaïque, l'éolien, la biomasse, et on met le paquet sur ces matières-là, avec un soutien crédit impôt-recherche, avec de l'investissement de l'Etat et des entreprises sur les énergies alternatives. Il ne faut pas baisser les bras, il ne faut pas être pessimiste ou optimiste, il faut regarder la réalité telle qu'elle est, et se dire : de quels avantages, nous, Français, pouvons-nous jouer ? On a un peu d'intelligence, on a la capacité de se mobiliser, et très clairement, le nucléaire nous place dans une situation incroyablement avantageuse par rapport à nos voisins. Regardez l'Allemagne, regardez la Grande- Bretagne, ils sont en train de se dire qu'il y a trente ans, ils ont fait une erreur. Cet investissement des années 70, on en bénéficie, il faut continuer à en bénéficier, mais il faut faire la même chose dans les énergies alternatives. C'est indispensable.

Sur l'emploi, il y a donc cette loi de modernisation de l'économie. L'emploi, N. Sarkozy disait que l'objectif, c'était le plein emploi. C'est un objectif à quelle échéance ? Pour cette année par exemple, le chômage, vous voulez qu'il baisse, vous espérez qu'il baisse de combien ?

D'abord, il n'a jamais été aussi bas que depuis 1983, depuis 25 ans, il n'y a jamais eu aussi peu de chômage en France. Deuxièmement, la loi de modernisation de l'économie, pour relancer l'activité, faire jouer la concurrence, on pense que l'année prochaine, dès l'année prochaine, elle sera créatrice de 50.000 nouveaux emplois. Donc une marche après l'autre, une loi après l'autre, on est en train de bâtir la réalisation de deux objectifs : le plein emploi, c'est-à-dire 5 % de chômage - aujourd'hui on est à 7,5 -, et de la croissance en plus.

Alors justement, d'un mot, la croissance pour 2008, ce sera combien, selon vous ?

Pour 2008 on a une estimation entre 1,7 et 2. Je suis convaincue, aujourd'hui, je vous le dis, que nous serons dans nos prévisions.


Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 27 mai 2008

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